Démocratisation des études: quels défis pour demain?

L’Université du XXIème siècle fait face à de nombreux défis : les étudiants qui y accèdent sont toujours plus nombreux, alors que les moyens destinés à la formation et à la recherche, les deux missions principales de l’Université, ne suffisent pas à couvrir les besoins croissants des étudiants. Selon la Conférence des Recteurs des Universités suisses (CRUS), le nombre d’étudiants s’est accru de 58% sur les 20 dernières années, tandis que sur la même période celui des professeurs n’a augmenté que de 25%. Un bref regard sur l’évolution des ressources de l’Université suffit à se persuader que la situation est pire encore du point de vue du financement : ce dernier n’a augmenté en termes réels que de 10% en 20 ans, un chiffre dérisoire si on le met en perspective avec l’augmentation des étudiants inscrits et l’accroissement des coûts de la recherche scientifique. Face à ce constat, on comprend mieux les revendications de certains étudiants qui se plaignent du manque d’encadrement par le corps professoral ou de la baisse de la qualité des cours.

Toutefois, on se tromperait si l’on pensait que l’accès élargi aux études universitaires avait uniquement des conséquences sur la disponibilité des enseignants ou la qualité des cours. Cela touche aussi plusieurs domaines bien concrets pour les étudiants que nous sommes : instauration de numerus clausus pour contenir l’afflux massif de nouveaux étudiants dans les filières bondées, diminution du montant des bourses à cause de la demande exponentielle en aides aux études, augmentation du chômage des jeunes diplômés universitaires devenus trop nombreux pour être absorbés par le marché du travail (ce qui était impensable il y a 20 ans), pour ne citer que quelques-uns des nouveaux problèmes concrets rencontrés par les étudiants et les jeunes diplômés aujourd’hui.

Face à ces nouveaux défis, deux courants s’affrontent: les uns aimeraient élargir encore la porte qui mène aux « hautes études » en évitant à tout prix la sélection (ce qui se traduit entre autres mesures par l’idée de la « voie unique » à la fin de l’école obligatoire au lieu des trois voies actuelles), les autres misent sur la qualité et une vision des études universitaires en lien avec la pratique que rencontreront les étudiants une fois leurs études terminées. Ces deux approches concurrentes, qui sont les deux principaux vecteurs de la politique des hautes écoles aujourd’hui en Suisse, méritent qu’on se penche de plus près sur leurs implications pratiques.

La première voie, qui consiste à élargir l’accès aux études à plus de monde, est déjà appliquée depuis de nombreuses années par certains pays proches de nous comme la France ou l’Espagne. Les conséquences pratiques sont déjà visibles aujourd’hui : en Espagne, la génération actuelle des 25-35 ans accumule les petits boulots précaires comme elle accumule les diplômes universitaires. Les jeunes espagnols doivent aujourd’hui se contenter d’emplois sous-payés et bien en-deçà de leurs qualifications, alors que l’économie espagnole est une des plus florissantes d’Europe ! Le même problème se pose en France, où les jeunes qui sortent de l’Université n’ont souvent pour seul avenir professionnel que des stages à long terme qui ne permettent ni de vivre décemment ni de concrétiser les connaissances acquises durant leurs études. A l’évidence, la démocratisation des études a mené dans ces deux pays à une péjoration importante des conditions d’études et des perspectives professionnelles des jeunes. Si l’argent ne doit surtout pas être un critère de sélection dans les études universitaires, les capacités et la curiosité intellectuelle doivent le redevenir ! A force de vouloir former et placer des universitaires partout, l’idéologie soixante-huitarde n’aurait-elle pas contribué insidieusement à fragiliser notre génération, qui n’ose maintenant plus se projeter dans un avenir professionnel ? Si même le diplôme universitaire n’est plus un passeport pour l’avenir, alors qu’est-ce qui l’a remplacé ?

La seconde voie, qui consiste à privilégier la qualité et les liens entre Université et pratique professionnelle, constitue une approche pragmatique face aux problèmes que nous rencontrons en tant qu’étudiants ou comme jeunes diplômés. C’est cette voie qui a permis à l’EPFL de parvenir à une renommée d’excellence et à une visibilité mondiale grâce aux réalisations qu’elle a accomplies en collaboration avec le secteur privé, d’Alinghi au Solar Impulse en passant par le nouveau Learning Center. C’est cette voie aussi, faite d’exigence et de pratique, qui a permis à certaines hautes écoles d’offrir à leurs diplômés un taux d’engagement à la sortie des études dont aucune université en Suisse ne peut se targuer. Bien sûr, cette solution n’est pas parfaite et comporte aussi ses écueils : il faudra notamment établir des règles d’encadrement pour les liens entre formation et pratique professionnelle de façon à ce que ces liens ne péjorent ni la qualité de l’enseignement, ni son indépendance. Ce défi, qui est celui de l’Université du XXIème siècle, ne concerne pas seulement nos autorités politiques et universitaires. Il concerne aussi directement les étudiants, car nous sommes les premiers concernés par une formation de qualité et par l’indépendance de « notre » alma mater. Mais de grâce, sortons l’Université de la crise où l’ont menés les dogmes du passé et commençons dès aujourd’hui à trouver des solutions concrètes au service de la formation dans notre pays, sans œillères partisanes et avec l’intérêt de notre génération comme seul but à atteindre !

Samuel David (article écrit pour students.ch)

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