«Si l’université ne s’adapte pas, elle laissera d’autres, moins libres mais mieux dotés, explorer de nouveaux pans de la connaissance»
L’université vit une profonde mutation. L’augmentation du nombre d’étudiants et les coûts croissants de la recherche scientifique pèsent lourd dans la balance budgétaire de l’alma mater. Pendant ce temps, celle-ci doit faire face à des réductions parfois drastiques des subventions cantonales, qui dépendent de la situation toujours provisoire des finances de l’Etat. En dix ans, les moyens disponibles par étudiant n’ont cessé de diminuer: au milieu des années nonante, la part des ressources de l’université pour chaque étudiant était de 50% plus élevée par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui. Pour conserver un enseignement de qualité et une recherche efficace, l’université est donc contrainte de chercher de nouvelles sources de financement.
Cette situation conduit inévitablement l’université à se tourner vers des acteurs importants du monde de l’économie et plus généralement du secteur privé. En 2005, 39 chaires d’enseignement universitaire en Suisse étaient entièrement assumées par le privé et dernièrement, c’est grâce au financement de la fondation Leenaards qu’une des rares chaires de soins palliatifs au monde a pu être créée à la faculté de médecine de l’UNIL.
Cette nouvelle donne n’est pas un choix politique mais la seule façon de maintenir l’excellence dans nos universités face aux exigences financières toujours plus grandes de la recherche scientifique. Dans de nombreux domaines, seule l’industrie possède les moyens nécessaires à l’une des missions premières de l’université, qui est de «développer la science par l’enseignement et la recherche» (art. 2 de la loi sur l’Université de Lausanne). Quant aux facultés qui sont les moins susceptibles d’attirer des fonds externes, elles continueront à être subventionnées par l’Etat; celui-ci pourrait ainsi concentrer ses efforts sur ces domaines que personne n’est prêt à abandonner. Mais ces collaborations ne concernent pas seulement la recherche.
Jeter des ponts entre le monde académique et le secteur privé permettrait aux étudiants au niveau du master de faire le lien entre leurs connaissances théoriques et la mise en application de celles-ci dans la pratique qu’ils rencontreront dans leur future profession. Et à l’heure où il devient de plus en plus difficile de décrocher son premier emploi, la multiplication des contacts entre les étudiants et les entreprises constitue un remède efficace contre le chômage des jeunes diplômés.
Impossible toutefois de contourner la question de l’indépendance intellectuelle des facultés.
Pour garantir cette liberté, la collaboration entre les milieux académiques et le secteur privé doit se faire dans un cadre éthique strict fixé par l’université elle-même. Le défi de l’université du XXIe siècle sera de s’adapter à cette nouvelle donne tout en conservant sa liberté de recherche et d’enseignement. Si elle y parvient, l’alma mater pourra continuer à jouer un rôle déterminant dans le développement du savoir. Sinon, elle laissera à d’autres, moins libres mais avec plus de moyens, le soin d’explorer de nouveaux pans de la connaissance.
(texte paru dans la rubrique “opinions” de 24Heures, 4 juillet 2007)
11 juillet 2007 à 8:48 |
Salut Samuel!
Un article interessant dans “Paris Match” sur ce sujet. Comparaison avec certains pays…
Je te l’ammène lundi?
11 juillet 2007 à 11:50 |
J’espère qu’on nous donnera ici-même une idée de ce que le redoutable hebdomadaire d’information “Paris Match” a à dire sur la question.
Quant à l’article de Samuel… disons que c’est une nouvelle formulation du bon vieux tour de passe-passe de nos chers libéraux (et conservateurs en général). D’abord, comme d’habitude, on part du constat que les dépenses publiques par étudiant ont baissé, sans se demander pourquoi bien sûr, en en faisant un état de fait et une évidence à laquelle personne ne peut plus rien changer. Ensuite, on pose comme évidence que seule l’industrie/les grandes entreprises sont à même de mettre en place les structures nécessaires à l’enseignement et à la recherche. On conclut donc: laissons venir à nous l’argent des boîtes privées! Et on rajoute un peu de sucre: bien sûr, tout ça doit se faire dans un cadre éthique etc.
Question 1: si les entreprises ont tellement envie d’investir dans la formation et la recherche, pourquoi sont-elles si peu enthousiastes lorsqu’il s’agit de payer des impôts pour alimenter les caisses de l’Etat qui financent, entre autres, la formation?
Question 2: les meilleures cadres éthiques du monde éviteront-ils qu’enseignement et recherche soient assujettis aux buts utilitaristes des entreprises privées, sachant que tout bon économiste nous dira qu’aucune entreprise n’investit si elle n’espère pas en tirer quelque chose?
Question 3: comment se fait-il que des organismes de recherche publics comme le CNRS français par exemple soient à la pointe dans un certain nombre de domaines si, comme Samuel le prétend, “seule l’industrie possède les moyens nécessaires à l’une des missions premières de l’université”?
Question 4: une entreprise pharmaceutique a-t-elle économiquement intérêt à investir dans la recherche pour une nouvelle formule de Viagra ou pour un médicament contre une maladie qui touche des populations africaines pauvres?
Je conclurai, pour ne pas passer pour un affreux gauchiste/idéaliste/passéiste, en disant que le financement privé des universités est tout au plus un pis-aller, qui s’avère parfois nécessaire dans la situation actuelle, mais qui n’est en aucun cas la meilleure solution. Rappelons-nous que financement public veut aussi dire contrôle démocratique, et que le financement privé, si “dynamique”, est aussi toujours très “dynamique” lorsqu’il s’agit de se retirer d’un domaine ou d’un projet. A trop se reposer sur l’économie privée pour financer la formation, on risque de boire la tasse dès que la bourse frémit… et tous les contrats de prestation à longue durée n’y changeront que peu.
11 juillet 2007 à 13:08 |
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12 juillet 2007 à 14:00 |
En posant la question des raisons du manque de ressource de l’Université, vous posez une question très intéressante. Un des problèmes (mais c’est loin d’être le seul) se situe dans la politique de “démocratisation” des études que mène la gauche vaudoise aujourd’hui. Cette politique vise à abaisser les exigences de l’école obligatoire (par exemple, supprimer les orientations au niveau de la 7ème pour créer un “tronc commun”) et du gymnase pour faire entrer à l’université le plus de personnes possible. L’université n’est plus considérée comme un lieu de développement du savoir, mais simplement comme un prolongement de l’école. En conséquence, les diplômes décernés ne valent presque plus rien et de nombreux jeunes diplômés se rendent compte qu’ils ont fait des études pour rien. Ces cas ne sont heureusement pas encore la règle, mais c’est ce vers quoi on se dirige aujourd’hui.
Si l’université refuse par dogme des partenariats avec le secteur privé, elle risque de perdre son monopole d’institution à la pointe des savoirs. Or les collaborations avec le privé vont justement servir à conserver certains domaines dans le giron de l’université et en fin de compte dans celui de la collectivité.
Dernière précision, il ne s’agît pas que d’industrie à but purement lucratif, comme le prouve cette aide financière de la fondation Leenaards à la faculté de médecine de l’UNIL, une aide qui provient d’une fondation, qui n’a aucun but lucratif.
12 juillet 2007 à 14:10 |
Petite question technique pour les spécialistes: comment fait-on pour modifier la photo qui apparait chaque fois qu’on laisse un commentaire sur un blog? Je n’ai rien demandé et l’ordinateur me met systématiquement le logo du PLV que j’ai mis pour identifier l’administrateur de ce blog, et ce sur tous les blogs où je laisse un commentaire.
14 juillet 2007 à 14:39 |
Cher Samuel,
cette affirmation est hélas un pur non-sens. Hormis le fait que la gauche, malgré les apparences, n’est pas (encore?) au pouvoir dans notre canton, et que donc il est un peu fort de lui faire porter le chapeau, les données statistiques contredisent l’idée même que l’Université se démocratise.
L’OFS nous apprend en effet que le taux de diplômés des Universités a passé de 6 à 10 % en… 20 ans! Et ce, notamment à cause du fait que les femmes ont rattrapé leur retard. On est donc loin de la massification dont tu (je me permets de te tutoyer, en fait on se connaît) parles. Et un bon nombre de politiques, y compris à droite, ont heureusement saisi que le niveau général de formation doit augmenter.
Quant au refus “dogmatique” des partenariats public-privé, comme je te l’ai dit, je n’en suis pas un défenseur, puisque je les accepte. Idéologiquement, ils me semblent à rejeter, mais pragmatiquement, je suis prêt à les accepter – tant que certaines limites sont observées.
Et je repose une de mes questions qui est la plus centrale: comment, mais comment se fait-il que par le passé la recherche de pointe pouvait très bien se faire sans que l’économie privée la subventionne comme elle cherche à le faire depuis une dizaine d’années? Le vrai progrès n’avait-il pas encore commencé?… Qu’est-ce qui fait que d’un coup, les hautes écoles se sont retrouvées (dans certains pays) dans la nécessité de recourir au soutien d’entreprises privées?
16 juillet 2007 à 10:59 |
Cher Benoît,
Pour répondre à ta question, la recherche de pointe pouvait se faire sans l’économie privée il y a quelques années parce que les coûts de la recherche le permettait, ce qui n’est plus le cas actuellement. Dans le domaine médical par exemple, chaque innovation est le résultat d’énormes investissements financiers, sans compter les investissements qui n’aboutissent à rien. Le privé n’est pas une simple option, c’est une nécessité. Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais c’est comme ça et il faut que l’université parvienne à mieux définir son rôle dans cette nouvelle situation. C’est dans cette optique que je parle de cadre éthique, car l’éthique est finalement au coeur du problème. Tous ceux qui sont attachés à l’université ne peuvent que souhaiter une meilleure transparence et des règles de collaboration avec le privé mieux définies, et les libéraux sont au moins autant attachés à l’université que la gauche.
Quant à la politique de démocratisation des études menée par la gauche, c’est bel et bien l’objectif de Mme Lyon, un but que la conseillère d’Etat en charge de l’éducation ne cache pas et qui s’est récemment exprimé dans la volonté de supprimer les orientations scolaires. Pour terminer, tu dis que c’est la droite qui est au pouvoir dans le canton et qu’on ne peut donc accuser le DFJ de telles intentions. Ce serait vrai si le DFJ n’était pas dirigé par des membres du parti socialiste depuis longtemps…
26 juillet 2007 à 16:25 |
Cher Samuel,
donc si je comprends bien, c’est parce que les coûts de la recherche ont augmenté depuis quelques années que l’Université a besoin de moyens privés… J’aimerais bien savoir d’où vient cette information, à mon avis ce n’est pas vraiment le cas, et en tout cas ça n’explique certainement pas l’entier des problèmes de financement des Universités. Pour reprendre ton raisonnement, disons qu’on remarque que c’est bien la droite qui était à nouveau en charge des Finances depuis le début des années 90 (avec P.-F. Veillon)…
Et justement, à propos de la responsabilité des partis et des Conseillers d’Etat, il est vrai que le DFJ/DIPC est dirigé par des socialistes depuis 94, mais n’oublions pas que toutes les lois passent devant le Grand Conseil. Et même si on voulait faire porter l’ensemble de la responsabilité aux vilains socialistes, remarquons encore une fois que les effectifs, par exemple à l’UNIL, n’augmentent que très peu: 9150 étudiant-e-s en 96, 10700 en 2007: comme déferlante, on a vue pire… Ce sont, encore une fois, surtout les effectifs de femmes qui augmentent, les hommes restent stables. Donc arrêtons de croire qu’une démocratisation/massification est en marche en Suisse, c’est simplement faux.
Benoît